Historique - Malcros

Le canal de Malcros

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Malcros en bref

1853 - Déclaration d'utilité publique par décret de Napoléon III. Un syndicat des arrosants est constitué.
1868 - Subvention accordée par le gouvernement.
1873 - Jugement d'expropriation au titre de la déclaration d'utilité publique. Indemnisation des propriétaires.
1873 - Début de la construction de la branche principale du canal.
1874 - Réception des travaux de construction de la branche principale.
1881 - Achèvement de la totalité des branches du canal.
1893 - Reconstruction d'une cabane pour les ouvriers d'entretien : la cabane des parisiens.
1923 - Abandon du canal qui cessera d'être entretenu.
1942 - Constat de destruction du verrou de captage des eaux de fonte du glacier.


Malcros vous est conté
Venant du sud, à l'approche de Gap vous découvrez le pic de Chaillol, un sommet qui culmine à 3163 mètres. Le massif domine le Champsaur et plus encore le pays gapençais. Le Champsaur est une haute vallée largement ouverte dont l’altitude moyenne est 1200 mètres. Le Drac noir venant d'Orcières et le Drac blanc descendant de Champoléon se rejoignent pour former le Drac qui coule en abondance d’Est en Ouest.
Au XIXème siècle, la vallée est très peuplée et elle doit vivre de son agriculture. Bien que le Drac irrigue largement les terres basses, plus haut sur l’adret, certains villages manquent cruellement d’eau. Et l’expansion de l’agriculture dans cette vallée dont la population augmente, n’arrange pas la situation. La montagne du Chaillol recélant de l'eau, les paysans la convoitent.


L’eau, un incontournable besoin
Au XIXème siècle, la population en montagne est donc nombreuse. Les familles sont grandes, souvent elles comptent de 6 à 10 enfants. Dans cette partie des Hautes-Alpes au climat fortement influencé par la proximité de la Méditerranée, les terres sont très sèches en été. L’arrosage y paraît vraiment nécessaire. Et certaines années le rappellent davantage que d’autres.
Il apparaît donc impérieux de trouver de l’eau pour ces populations. Divers canaux d’adduction, parfois très anciens, ont déjà été tracés dans la vallée du Champsaur. Néanmoins, cinq communes exposées plein sud, sur un versant naturellement très peu irrigué sont intéressées par un projet dont on parlera de nombreuses décennies avant qu’il ne devienne réalité. Un premier essai de construction aurait déjà eu lieu au début du XVIIIème, soldé par un échec. En 1819, l'idée fut reprise à la suite d’étés particulièrement secs. Les communes intéressées par ce projet sont Saint-Michel de Chaillol, Buissard, Saint-Bonnet, Saint-Julien, Bénévent et Charbillac.
Le projet : aller chercher l’eau là où elle est
De l’eau est dispensée en quantité et avec régularité par un glacier, là-haut, à 2800 m. d'altitude. Le glacier de Malcros, alors appelé du Touron, mesurait 5 ha pour 5 m d'épaisseur. On estimait son débit en eau de fonte à 1 m3 par seconde à la belle saison. L'environnement y est totalement minéral, fait de roche compacte, d’éboulis instables, de casses… L’idée est donc d’aller chercher l’eau là-haut en la détournant de sa pente naturelle. Pour la conduire auprès des populations en besoin, iI faudra franchir deux cols, traverser trois bassins versants… Une folle gageure qui explique tant d’atermoiements.
Des oppositions à la création du canal de Malcros
L’eau du glacier de Malcros s’écoule depuis toujours dans la vallée de Champoléon où elle grossit le Drac blanc. Rien de surprenant à ce que la commune de Champoléon s'oppose à son détournement vers les autres communes intéressées. À partir de 1860, cela pourrait aussi contrarier l'alimentation du canal de Gap qui puisera dans le Drac. Gap pense déjà à l'époque à fournir de l'eau à ses habitants. Tous ces enjeux humains, ajoutés aux importantes difficultés naturelles pour acheminer l’eau ont dû jouer en défaveur d’une construction rapide du canal de Malcros. Mais en cette fin de siècle, les paysans qui manquent d’eau sont plus que jamais déterminés. Une volonté farouche s'installe dans les esprits : il faut capter cette eau en la dérivant vers le Col de la Pisse.

Des projets et des hésitations
Le premier projet formalisé dont nous ayons trace date de 1851, il fait suite à une délibération des communes de Buissard, Saint-Michel de Chaillol et Saint-Bonnet demandant l’étude et le coût d’une dérivation des eaux des glaciers de la montagne de Chaillol le Vieux. Ce premier projet sera réalisé par un ingénieur des Ponts et Chaussées. Puis les études se succèdent ainsi que les enquêtes. En 1852, notamment, un rapport du service hydraulique du ministère de l’agriculture évalue à 47 000 F une éventuelle réalisation entre le glacier du Touron et le col de la Pisse pour desservir 5 communes avec un débit initial de 250 litres par seconde. 23 000 F seraient nécessaires pour les branches secondaires, en partie existantes. 2 600 ha pourraient être arrosés.
Mais la conviction manque. Tout à la fois on espère et on hésite. L'Administration retarde le projet. Le glacier est loin et haut, le tracé du canal sera long. On sait aussi que la neige le recouvrira longtemps, depuis l’automne jusque dans l'été. Le choix d’un éventuel tracé est aussi plusieurs fois remis en cause. Et comment entreprendre un chantier à pareille altitude et y maintenir des hommes ?

Une première avancée
Le 9 mai 1853, le canal est déclaré d'utilité publique par décret de Napoléon III. Un syndicat des arrosants est constitué.
Le projet dans sa globalité prévoit alors d'arroser 2600 ha en hautes eaux. Tout le monde en reconnaît l'utilité mais personne ne veut s'engager dans une aussi téméraire aventure. À tel point que le règlement permet même de ne s'agréger au projet qu’une fois les travaux terminés. Et en 1854, le syndicat n'a reçu l'engagement d'arrosants que pour 150 ha.
Alors, une fois de plus le projet s'endort.
Le sursaut décisif
Après la sécheresse de 1858, une intervention du nouveau maire de Saint-Michel relance la pensée publique. Les communes intéressées retravaillent au projet. Tractations, décisions et modifications s’ensuivent jusqu'en 1865 où un cahier des charges est dressé et approuvé par le Ministre, suivi de l'autorisation de travaux. Les plans et avant-métrés sont alors prêts. Première subvention de l’état pour 10 000 F en 1859.
En 1868, l'État alloue 38 000 F de subvention et autorise un emprunt. Le 12 juin 1869, l'adjudication est faite pour 47 000 Francs de travaux. L'entreprise désignée, PASCAL Jean-Benoît & DAURAT Jean-Baptiste, modifie déjà certaines portions du tracé et certaines sujétions du devis.
Un rapport des Ponts et Chaussées de 1870 indique qu’un conducteur de travaux sera installé à poste fixe dans une maisonnette construite sur la montagne de Chaillol, probablement entre le col de Côte longue et celui de Riou Beyrou. Un lit en fer et 3 chaises ont été acquis à titre d’équipement de la maisonnette.
Il est prononcé un jugement d’expropriation pour déclaration d’utilité publique le 6 septembre 1873. Les propriétaires des terrains concernés par l’emprise du canal sont alors indemnisés.

La construction du canal : un chantier plus difficile que prévu
La branche principale, en partie supérieure, jusqu'au col de la Pisse, est réalisée entre 1873 et 1874. Ouvrage remarquable de cette branche, la galerie voutée située en amont du col de Riou Beyrou, de 114 mètres de long et 1,60 mètre de hauteur est construite en 1873.
Mais dès cette année-là, l'entreprise doit réparer les dégâts que cause le long et rude hiver en altitude dans des zones de forte érosion. Déjà, le bilan est lourd. Le canal est obstrué par des blocs. Il faut déblayer les éboulis entraînés par la neige, rejointoyer les pierres dans les chenaux, des brèches ouvertes dans les passages de casses doivent être colmatées. On doit élargir la cuvette dans la traversée de la falaise. L’aqueduc, en amont immédiat du col de la Pisse doit être refait et couvert par d’énormes dalles.
Les travaux, d’une grande difficulté, se concentrent sur le seul été du fait de l’altitude. Et encore, chaque année il faut dégager la neige restant en début de chantier, ouvrir un passage pour les animaux et acheminer les matériaux nécessaires. Les ouvriers restent sur place où ils sont logés très sommairement. Leur travail consiste à creuser, casser des blocs, perforer la falaise, miner la roche, tailler les pierres, transporter du sable, forer les trous de mine au marteau, utiliser l’explosif, déplacer de lourdes dalles. Tout cela dans des positions acrobatiques souvent périlleuses, à des altitudes et dans des lieux où le vent et le gel persistent même à la belle saison !
L'entrepreneur PASCAL & DAURAT ne veut pas reprendre les travaux, reconnaissant que le travail n'est pas rentable. Il met également en cause l’administration qui n’a pas déneigé à temps le chemin d'accès au chantier. Il dénonce de surcroît un manque d'approvisionnement en vivres pour les ouvriers. Du coup les frais augmentent et cela nécessite de nouveaux emprunts. À la fin de l’année 1873 un nouvel entrepreneur est requis : CAMPO Joseph, de Ceillac dans le Queyras.
La réception de la branche principale est prononcée le 21 octobre 1874. Cela a déjà coûté 60 000 F pour la seule section partant du ravin, au sortir du glacier, jusqu'au Col de la Pisse. De très beaux ouvrages ont été réalisés : taille de la roche dans la falaise, rigoles en pierres, aqueducs couverts, murs en pierres taillées, galerie voûtée. Mais il y a aussi d’assez longues sections circulant dans des ravines naturelles qu'il a fallu déblayer. Bien qu’acrobatique et difficile sur de belles longueurs, le travail, fut rapidement exécuté. On a foré les trous de mine au marteau et à main nue puis on a utilisé l'explosif. De nombreux blocs de grès durent être acheminés au moyen de mules sur une distance de 1500 m et un dénivelé de 200 m. Sans oublier le portage du bois et de la chaux depuis les hameaux de St Michel de Chaillol.
Outre les ouvriers des entreprises on pense que les habitants, hommes et femmes intéressés par la réalisation ont dû participer aux portages. On dit qu'une centaine d'ouvriers et autres personnes furent présents sur le site. À l'époque on a qualifié ces travaux de « plus haut chantier de France ».
Parallèlement, les travaux d’en bas avancent. La construction de la branche dite alors branche maîtresse a d'abord été confiée à l'entrepreneur PASCAL en 1871. C'est finalement la maison CAMPO qui achèvera cette portion en 1874 et 1875. Elle creuse cette rigole maîtresse entre Saint-Michel de Chaillol et Saint-Bonnet et la prolonge jusqu’à Bénévent et Charbillac. 50 ouvriers et mineurs vont s’y employer, pour un montant de 15 515 F. La réception définitive aura lieu en 1876.
Il faudra aussi assurer la distribution secondaire pour acheminer l'eau depuis la branche maîtresse jusqu'aux terres des souscripteurs.
Au total, 221 000 F auront été nécessaires au creusement du canal. En 1881, année d’achèvement des travaux, depuis la prise d’eau du glacier à 2800 mètres d'altitude, jusqu’aux différents points de distribution, l'ouvrage se décompose ainsi :

  • 3 160 mètres linéaires pour la branche supérieure principale entre le glacier de Malcros et le col de la Pisse (altitude 2354 m) ;
  • utilisation du torrent depuis le col jusqu'à 1850 m d'altitude ;
  • 6 663 mètres linéaires de rigole maîtresse jusqu'au dessus de St Bonnet-en-Champsaur ;
  • 17 770 mètres linéaires de rigoles secondaires ;
  • 33 970 mètres linéaires de réseau de distribution.

Soit en totalité 61 kilomètres de canal, mais en fait, on sait qu’au terme de 9 kilomètres de rigoles, l'eau n'est jamais arrivée à Bénévent.

Un conflit pour l’eau entre les habitants
En 1812 déjà, un premier différend avait opposé les habitants du hameau Les Marrons et ceux de Chaillol pour le partage des eaux du torrent de la Villette. Puis, vers 1818, les habitants des Marrons reprennent et terminent la construction d'un autre canal, précaire, récupérant des eaux dans le haut Vaxivier jusque sur les pentes du Vieux Chaillol. Ils le nomment canal du Vaxivier. Franchisant le col de la Pisse, ses eaux venaient alimenter le canal des Marrons. Cela entraînera plus tard un conflit avec les ouvriers de Malcros auxquels on reprochera un détournement de l'eau dû au croisement des deux ouvrages. Ce conflit durera plusieurs années. Une première plainte est adressée au Préfet par les habitants des Marrons en 1873. Suivent des travaux de séparation des deux tracés, dès 1873. Pourtant deux autres lettres seront adressées par les habitants des Marrons, en 1874 puis en 1875, plan à l'appui. La plainte sera finalement rejetée en un rapport des Ponts et Chaussées du 23 novembre 1875. Mais cette brouille n’aura vraiment pas facilité les rapports au sein de la communauté paysanne.


L’exploitation du canal : un bilan décevant
Le canal fonctionna tant bien que mal jusqu'en 1905. En 1906 des gros travaux sont réalisés grâce à une nouvelle subvention. Mais le découragement dû à l’entretien important et à la difficulté de garantir l’acheminement de l’eau sur les 61 kilomètres du parcours a déjà fait son œuvre. En 1911 la surface arrosée n'est plus que de 59 ha et il ne reste que 26 associés au syndicat. On note une timide reprise des travaux d'entretien en 1915, puis en 1920. Finalement, le canal est abandonné en 1923.
Un jour de 1942, alors que nul ne songe plus à rétablir le canal, on découvrira même que le verrou construit pour dériver les eaux de Malcros a été détruit ! Quand ? Comment ? D’aucuns ont évoqué une destruction volontaire… Toujours est-il que l'eau a repris son cours naturel vers l'Est, rejoignant Champoléon comme auparavant.
En 1982, pourtant, on envisagea encore de réhabiliter le canal en busant une partie de son parcours. Un comptage des eaux s'écoulant du lac de Malcros fut mis en place, mais ce projet, le dernier en date, n'aboutit pas.

Les combats ne sont pas tous gagnés ! Malcros pouvait-il l’être ?
Avec maintenant quelque distance sur les événements, on peut légitimement s’interroger sur les véritables chances de succès du combat pour l’eau qu’ont décidé de mener les habitants de ce versant du Champsaur, suivis et fortement aidés par les instances politiques et administratives. Bien que la communauté paysanne soit rompue aux problèmes d'irrigation c'est le besoin impérieux d’eau d’arrosage pour de fortes populations qui poussa cette communauté à s’engager dans une réalisation aussi hardie pour l'époque et pour le lieu. Et pourtant, les bergers connaissant parfaitement la montagne avaient très tôt prédit le capotage. Un premier doute existait donc, qui, dès 1853, explique certainement la timidité des arrosants à s’agréger au projet de construction de l’aqueduc.
Dans les faits, l’échec s’expliquera dans une large mesure par des estimations quelque peu hasardeuses. Cela est surprenant quand on sait la sagesse et la méfiance reconnues des gens de la montagne. D’une part les ingénieurs semblent avoir mal apprécié les volumes d’eau sur lesquels compter tout autant que l’entretien régulier considérable qu’il faudrait pour maintenir le débit.
D’autre part, les pertes en eau de l’aqueduc qui allait circuler sur des sols très perméables ont été fortement sous-estimées et le projet n’a pas intégré un effort suffisant pour étanchéifier. Sans doute eut-il fallu engager des moyens bien plus considérables qui auraient remis en cause le projet dans sa globalité. Là, on se dit que les hommes ont dû voir trop grand. Ce projet était démesuré pour ce qu’il allait réellement apporter…
En fait, sur ce versant sec, on voulait l’eau plus que tout. On sentait bien que le projet n’était pas bien réaliste, mais on voulait tellement y croire ! C’est l’histoire d’une utopie. Belle comme toutes les utopies…
De cette utopie, il nous reste de beaux vestiges que l’association Malcros 28 18 s’applique à restaurer et qui font l’admiration des randonneurs qui se rendent au pic du Vieux Chaillol ou au lac de Malcros. Au travers de ces ouvrages vous mesurerez la peine et la détermination des bâtisseurs dont la tâche fut rude en ces lieux. En un devoir de mémoire et par respect du travail accompli, nous voulons sauvegarder ce patrimoine et le rendre lisible et compréhensible à tous.
A partir d'un écrit de Georges Tardy

Étymologie
MALCROS : En deux mots, signifie mauvais creux. Désigne actuellement (en un seul mot) le cirque glaciaire où se trouvait le glacier du Touron convoité pour son eau.
TOURON ou TOUROND : Aujourd'hui nom d'un sommet au Nord-Est du col de la Pisse. Autrefois nom donné au glacier de Mal Cros (référence : I.G.N.).
VAXIVIER : Aujourd’hui vallon du Vaccivier.
PIC DE VESTA : Nom donné autrefois à l’actuel pic du Tourond.
PIC DE CHAILLOL VIEUX : Nom autrefois donné à l’actuel pic du Vieux Chaillol.
TORRENT DE LA VILLETTE : C’est l’actuel torrent de Buissard.

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